Rwanda : à Rusizi, le Covid envoie le business en exil

Sangiza iyi nkuru

La fermeture de la frontière en raison du Covid-19 a mis en berne les marchés de Rusizi. Principale bénéficiaire : la ville congolaise de Bukavu en RDC.

Le soleil tombe dru sur le lac Kivu et son déversoir, la Rusizi. Les scintillements de la lumière sur l’eau obligent à porter la main en visière pour scruter l’autre côté du pont La Rusizi I, à l’entrée de la ville de Bukavu. Pourtant, rien ne bouge sur ce no man’s land aujourd’hui vide, pourtant naguère grouillant de monde. Les Congolais traversent pour surtout se ravitailler en vivres et les Rwandais pour offrir des services qui lui permettent d’avoir des devises.

Aujourd’hui, Mariam l’observe avec amertume. Avec les restrictions dues au Covid-19, la frontière a été fermée et a conduit cette femme, au seuil de la quarantaine, a perdre ses clients congolais pour son commerce de petits poissons dits Isambaza. « Je n’ai plus rien aujourd’hui, alors que, d’une seule traversée, je faisais vivre ma famille et réalisais plus de cinq mille francs d’économie, au quotidien », regrette-t-elle, en étouffant un bâillement de lassitude.

À un jet de pierre du pont, devant un grand bâtiment de trois étages, il y a la Rusizi I transborder Market ou le marché transfrontalier de Rusizi I. Deux femmes se prélassent au soleil, regards égarés, en attendant des clients incertains. Plus loin, un autre groupe mixte, le sourire éteint, tue le temps en jouant aux cartes, silencieusement !

C’est la crise au marché transfrontalier de Rusizi

Ils ne sont aujourd’hui pas plus de quinze occupants contre des centaines de commerçants qui faisaient vibrer ce marché. Presque toutes les parties du marché sont désertes avec des centaines d’étals vides. Dans la partie basse affectée aux légumes, il n’y a que deux femmes. L’une d’elles explique : « Certaines de nos sœurs ont fait faillite et d’autres ont dû déménager leurs affaires à Bukavu. » À l’étage, un vieux boucher, Pontien Butera, se plaint du manque de clients. « Je détaille ce porc depuis trois jours. J’ai peur qu’il pourrisse avant de l’avoir fini », s’inquiète-t-il.

La délocalisation des activités à Bukavu pointée du doigt

Sur une vingtaine de vendeuses de poissons qui étaient là avant le Covid-19, seules deux femmes sont encore là, essayant de tenir le coup. Agnès Ingabire et Nadine Nirere accusent la délocalisation des commerçants et des dépôts à Bukavu comme principale raison de la paralysie de leurs activités. Pour elles, « tous ceux qui ont des moyens sont partis pour être à proximité de notre principale clientèle qui se trouve à Bukavu ; d’autres ont changé d’activité, dont des collègues qui sont retournés cultiver les champs ».

Devant le marché, un autre grand bâtiment de trois étages abrite de nombreux services tels que le logement, la restauration, des dépôts de farine et plus encore. Plus rien ne fonctionne. Tous les dépôts sont vides. Leur contenu a été également déplacé à Bukavu. Quant aux autres services, il n’y a point de clients.

Ainsi, la ville de Rusizi a vu plusieurs dizaines de ses commerçants déménager à Bukavu avec leurs affaires. Ils sont estimés à près de 150, selon le District, et peut-être plus, selon leurs pairs restés sur place, qui parlent de 5 000 commerçants qui ont dû déménager leurs magasins et dépôts à Bukavu, en RDC, pour continuer leurs affaires de l’autre côté de la rivière Rusizi.

Selon certains de leurs pairs qui sont restés à Rusizi et qui ont dû fermer boutique, trop de réglementations, de restrictions ainsi que la fermeture des frontières sont les causes. Cette situation a engendré une conjoncture économique désastreuse qui se remarque à l’œil nu : des commerces sont fermés, des maisons à louer sont vides, le marché est aux trois quarts vide et le mal-être se sent partout.

Comme Mariam, la vendeuse du poisson Isambaza, qui dit pudiquement avoir troqué son commerce contre un « métier sale », Odile, une quinquagénaire, avoue avoir « envoyé [sa] fille de dix-huit ans se prostituer pour l’aider à faire vivre la famille ». Quant à ceux qui ont investi dans l’immobilier comme Ntivuguruzwa Bellarmin, ils ne savent plus à quel saint se vouer. « Imagine-toi quelqu’un qui a investi 500 millions dans un immeuble et qui n’a aujourd’hui qu’un seul locataire. Tous sont partis. Les banques, elles, ne cessent de nous harceler ! », dit-il. « Ici, certains sont au bord de la folie ! », renchérit un sexagénaire dernièrement hospitalisé pour hypertension.

En temps normal, quand le soleil était au zénith, il y avait un va-et-vient de personnes plutôt contentes de la moisson de la journée. Le signe d’un commerce florissant animé des deux côtés de la frontière par près de 70 % de femmes. Selon le service de l’Immigration du poste de Rusizi, au moins 9 000 à 21 000 personnes traversaient la frontière de Rusizi I chaque jour pour aller ou venir faire du commerce. Plus de 8 000 d’entre elles traversaient par le poste frontalier de Rusizi II.

Le statut d’eldorado de Bukavu interrogé

Certains hommes d’affaires ont complètement déménagé familles et affaires, d’autres seulement leurs commerces. Mais tous ont leurs dépôts ravitaillés à partir du Rwanda. Pour certains commerçants qui ont déménagé leurs activités à Bukavu, la vie n’y va pas non plus au mieux. Ils se plaignent souvent de frais facturés à tort qu’ils doivent payer dans cette ville hôte. « Nous devons même payer des frais de garantie de notre entreprise parce que nous ne sommes pas des locaux », explique un commerçant rwandais. Et ce n’est pas tout, car les infortunes incluent les documents de voyage à court terme qu’il faut racheter sans compter les tests incessants de Covid-19 en RDC, ainsi que les tickets permanents. « C’est plus que ce que nous avons répertorié. Cela nous fait travailler à perte », indique un commerçant rwandais.


Le marché central de Rusizi est aussi frappé

Trois kilomètres plus haut, dans le centre-ville de Rusizi, la situation est la même au marché central de Rusizi, notamment pour la partie réservée aux produits agricoles. Ici aussi, plusieurs étals sont vides, les vendeurs ont déménagé. Les explications sont les mêmes : « Les restrictions dues au Covid-19 », « Les clients bloqués à Bukavu », « L’exode de commerçants vers Bukavu ». Il s’y ajoute un autre problème pas encourageant pour les affaires : « Il y a trop de taxes or trop de taxes tuent les taxes !

En ces temps difficiles de pandémie, « en plus du loyer et des taxes ordinaires, il y a les frais de sécurité, ceux d’hygiène mais aussi d’autres imposées comme si de rien n’était », se lamente un boutiquier derrière son étagère à moitié vide.

Une résurrection possible ?

Si l’ancienne vendeuse Mariam revient à la frontière presque chaque jour, c’est pour voir si « le soleil s’est levé sur un jour nouveau ». Pour elle, cela signifie « le retour des clients, la reprise de son commerce et la fin d’un cauchemar ». Voilà qui cristallise le souhait de tous les désœuvrés de Rusizi : le retour à la maison de leurs pairs qui ont déménagé à Bukavu et avec eux les clients congolais ! Parmi les mesures attendues, il y a « la flexibilité des mesures de passage à la frontière, de chaque côté, bien sûr dans le strict respect des mesures contre la propagation de la Covid-19 », telle que le suggère le vendeur Peter Rudasingwa.

Selon la ministre rwandaise du Commerce et de l’Industrie, Béata Habyarimana, qui s’est récemment rendue à la frontière de Rusizi, l’État prévoit des pourparlers avec les commerçants rwandais installés à Bukavu pour les exhorter à rentrer et reprendre leurs activités dans leur ville. Déjà, selon la vice-maire chargée du développement économique dans le district de Rusizi, Léoncie Kankindi, il y a eu des pourparlers entre les dirigeants de la province de l’Ouest, côté rwandais, et du Sud-Kivu côté RDC. Au menu, en plus de l’autorisation du trafic de certains produits congolais vers le Rwanda, cela a concerné « l’utilisation des jetons pour traverser la frontière », mais aussi « les mouvements transfrontaliers dans le respect des mesures de prévention du Covid-19 ».

src: lepoint

Soma Izindi Nkuru

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